La lettre du bois du Chat d’avril

Bref rappel de la situation 

Sur la commune de Tarnac en Corrèze, au coeur du Parc naturel régional de Millevaches, un chantier de coupe rase de feuillus est à l’arrêt depuis près de 4 mois. Des habitant.es de la commune et des alentours sont mobilisé.es pour défendre une forêt spontanée de chênes et de hêtres, une zone sensible de la vallée de la Vienne (qui prend sa source à quelques kilomètres) en zone Natura 2000. Un chantier de coupe rase avait débuté en décembre qui devait être suivi d’une plantation de résineux. Le Comité de défense du Bois du Chat a rassemblé à plusieurs reprises des dizaines d’habitant.es de la Montagne limousine, permettant d’empêcher une reprise en force du chantier. L’exploitant est resté sourd à cette mobilisation et a tenté de justifier ses pratiques en organisant un rassemblement des dirigeants de la filière bois le lundi 6 mars aux abords même du chantier contesté. 

Lundi 6 mars, deux visions de la forêt, un clivage politique 

Ce jour-là, ce sont deux visions de la forêt qui se sont confrontées, exprimant des positions politiques fondamentalement différentes. 

D’un côté les représentants patronaux, propriétaires et industriels de la filière bois étaient soutenus par les élus de la droite locale, notamment Pascal Coste (LR) président du conseil départemental de la Corrèze, Francis Dubois (LR) député de la Corrèze et Valérie Simonet (LR) présidente du département de la Creuse. Ils ont exprimé une vision conservatrice basée sur la poursuite d’intérêts économiques à court terme et une défense inconditionnelle de la propriété privée. « La forêt n’est pas un bien commun ! » ont ainsi affirmé Patrick Puygrenier (président de Fransylva) et Pascal Coste, ainsi que plus tard Francis Dubois aux micros de France 3. 

Un discours aberrant quand on sait le rôle crucial des forêts sur le cycle de l’eau et qu’on sait également les importantes subventions publiques dont bénéficient la filière, de la plantation jusqu’à l’équipement des scieries industrielles. Pour exemple à Égletons, la scierie Farges, qui entend devenir la plus grande scierie industrielle de France, a bénéficié de plus d’un million d’euros d’aides publiques et n’a pas hésité à demander l’expropriation d’agriculteurs et d’une femme de 84 ans pour agrandir son usine. Les démarches d’expropriation et la déclaration d’utilité publique qui les rend possibles ont été engendrées par la Communauté de Communes de Ventadour-Egletons- Monédières alors sous la présidence de… Francis Dubois. Doit-on comprendre, M. Dubois, que la propriété privée est sacrée en forêt mais sujette à expropriation pour l’agrandissement d’une scierie industrielle ? Que la forêt n’est en aucun cas un bien commun tandis qu’une méga-scierie est d’utilité publique ? 

De l’autre côté la délégation du Comité de défense du Bois du Chat a défendu une vision différente. Cette délégation était composée d’habitant.es, de maires de la Montagne limousine (Saint-Yrieix- La-Montagne, Gentioux-Pigerolles, Faux-la-Montagne, La Villedieu), de membres de l’association Canopée, de Chloé Herzaft (EELV) élue de Brive et était accompagné par Catherine Couturier (LFI) députée de la Creuse. Outre la délégation, plus de 150 personnes du territoire se sont rejoints pour faire savoir leur détermination à protéger cette forêt. 

Contrairement aux déclarations des tenants de la droite ce jour-là, nous défendons l’idée du bien commun et estimons que les pratiques forestières doivent prendre en compte un intérêt supérieur commun. La forêt, poumon de la planète, est essentielle pour maintenir la fertilité des sols et le cycle de l’eau sur Terre et il s’agit d’intégrer cet élément fondamental pour en concevoir une articulation juste avec la propriété privée. Pour cela comme pour anticiper l’inévitable adaptation de la filière professionnelle, nous pensons qu’il est nécessaire d’établir une politique à long terme qui ne soit pas simplement inféodée au rythme des fluctuations des cours du bois sur les marchés financiers mondiaux, et qui prenne en compte la voix des habitant.es et associations. Le président du PNR Millevaches Philippe Brugère a rappelé et défendu la position du Parc sur les coupes rases de feuillus qui avait été énoncée dans un communiqué de presse du vendredi 3 mars. Ce communiqué indiquait « qu’il y a de moins en moins de feuillus, [ce] qui confirme une trajectoire ni bonne pour la ressource, ni bonne pour les milieux et la diversité qu’ils abritent,[que] le Parc souhaite agir, aux côtés de la Fédération des Parcs, pour l’évolution de la réglementation afin d’accélérer les changements qui peuvent encore être choisis plutôt que subis [et que] seule une évolution significative du cadre législatif en la matière sera de nature à résoudre ces situations. » 

Suite à ce lundi 6 mars agité, Pierre Coutaud maire de la commune voisine de Peyrelevade a tenu à « livrer à [son] tour [une] lettre ouverte, [son] coup de gueule, ou [ses] réflexions plus ou moins brouillonnes sur cet évènement, cette coupe et la gestion forestière sur le Plateau. ». Loin de trouver ses réflexions « brouillonnes », nous saluons une prise de position claire et une critique très justement argumentée ! ( sa lettre ouverte en pièce jointe) 

Les perspectives aujourd’hui 

Immédiatement après cette rencontre, le PNR Millevaches avec l’appui du président de la Région Nouvelle Aquitaine Alain Rousset, a proposé à la propriétaire la somme de 100 000 euros pour racheter la parcelle du Bois du Chat. Cette offre a de nouveau été refusée (une première proposition de contrat Natura 2000 avait été faite en janvier). Que la préservation des forêts doive passer par la proposition de telles sommes d’argent public à des propriétaires dans une situation économique déjà plus que confortable, est à nos yeux largement questionnable. Mais loin de toute modestie, son refus démontre un entêtement complètement déconnecté du terrain et de la préoccupation majeure dont la situation est l’objet, autant pour les habitant.es de la Montagne limousine que pour une part non négligeable de la classe politique du pays. Une tribune parue le 4 mars avait en effet recueilli les signatures de centaines de soutiens dont plusieurs dizaines d’élu.es locaux, nationaux et européens. 

Le PNR travaille au sein de la fédération des PNR à l’élaboration de propositions communes pour une protection spéciale des territoires des parcs. 

Saisie du sujet par une question de l’euro député Philippe Lamberts, la Commission européenne a rappelé qu’il était « urgent d’adapter les forêts européennes au changement climatique », que « les projets de coupe rase [devaient] faire l’objet d’une évaluation appropriée » et que le gouvernement français devait respecter ses engagements. (https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/P-9- 2023-000671-ASW_FR.html) 

L’expert forestier Sylvestre Coudert, qui a réalisé le plan simple de gestion concernant le Bois du Chat, a annoncé que ce plan de gestion allait être revu, ouvrant la possibilité que le chantier de coupe rase soit annulé et qu’une gestion alternative soit établie. Cela nous mène à questionner l’établissement des Schémas Régionaux de Gestion Sylvicoles, auxquels les plans de gestion doivent se conformer et qui donnent les grandes orientations des politiques forestières à l’échelle régionale. 

Il nous semble inenvisageable que le chantier au Bois du Chat reprenne aujourd’hui quand le printemps est là et que la période de nidification des oiseaux a démarré. Une telle forêt de feuillus héberge de nombreuses espèces d’oiseaux et de chauve-souris, un courrier de la Ligue de protection des Oiseaux en atteste (en pièce jointe), une coupe rase à cette saison serait pure provocation. S’il n’y a aujourd’hui pas de réglementation générale protégeant la période de nidification, la Politique Agricole Commune interdit aux agriculteurs de tailler les haies du 16 mars au 15 août, l’Office Français de la Biodiversité recommande cette précaution à l’ensemble des professionnels, collectivités et particuliers, l’étendant à l’élagage des arbres, et l’Office National des Forêts préconise de ne pas effectuer de travaux de bûcheronnage en printemps et en été.

Depuis plusieurs mois nous avons reçu des soutiens de professionnels de la forêt critiques de certaines pratiques systématiques comme les coupes rases, l’enrésinement, la monoculture. Bernard Palluet, ex-directeur adjoint de la coopérative CFBL, ancien responsable national du groupe Coopération Forestière et membre du Groupement de Développement Forestier Millevaches se dit « abasourdi de constater que la filière est juste capable de s’unir pour défendre des intérêts particuliers […et] espère juste que devant l’émoi général que soulève ce cas particulier, en région et un peu partout ailleurs dans les médias, elle sera capable de se poser enfin les bonnes questions sur sa façon d’appréhender la gestion forestière et sa mise en oeuvre. Il faut qu’elle se convainque enfin qu’elle doit changer ». 

Gaêtan Du Bus de Warnaffe, gestionnaire forestier, pose la question : « La forêt est-elle à ce point privée qu’aucun acte sylvicole, qui plus est associé à des subventions publiques, ne puisse être questionné par les élus et les habitants qu’ils impactent ? ». Nous appuyons une transformation de l’ensemble de la filière que bien des travailleurs souhaitent eux aussi, même s’il leur est souvent difficile et risqué de l’exprimer. 

Une mission parlementaire, présidée par Catherine Couturier, travaille actuellement sur l’adaptation au changement climatique de la politique forestière et la restauration des milieux forestiers, elle était lundi 27 mars à Meymac pour rencontrer associations, collectivités et institutions, propriétaires et exploitants. Différentes associations ont exprimé la nécessité d’une législation qui prenne en compte les enjeux écologiques et sociaux liés à la forêt, le PNR a réaffirmé ses positions contre les coupes rases et pour une gestion forestière en couvert continu. Le travail de cette commission pourra servir à l’élaboration d’un projet de loi transpartisane sur les pratiques forestières. 

Le Comité de défense du Bois du Chat reste mobilisé pour défendre la forêt. Nous entendons poursuivre cette lutte jusqu’à ce que les travaux de coupe rase soient définitivement abandonnés et encourageons la création de comités de défense dans toutes les communes connaissant des situations similaires. 

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